Qui était ce décolonisateur des mentalités ‘’Thomas Sankara’’ assassiné en 1987 ?

"Décoloniser les mentalités" : c’était la volonté de Thomas Sankara, jeune président du Burkina Faso, arrivé au pouvoir en 1983.

 "Lorsque le peuple se met debout, l’impérialisme tremble", " A bas les ennemis du peuple", ces paroles issues de ses discours s’affichent encore à Ouagadougou sur des T-shirts ; les jeunes du mouvement "le Balai citoyen", issu de la société civile, et qui a contribué au renversement en 2014 du régime du président Blaise Compaoré, désormais accusé de l’assassinat de Thomas Sankara, se réfèrent encore à sa figure et à ses actes.


Aujourd’hui, une immense statue à son effigie se dresse à Ouagadougou, des gerbes de fleurs sont déposées à quelques mètres, sur le lieu exact où, le 15 octobre 1987, le jeune président a été assassiné.

34 ans après ce drame, l’homme, considéré par certains comme le Che Guevara du Burkina Faso, inspire toujours les jeunes Burkinabés, et plusieurs partis politiques se réclament de son héritage.

Car l’homme est devenu en quelques années une icône dans son pays et sur tout le continent africain.

Le militaire progressiste

Né en 1949 dans le nord du pays, le jeune Thomas Sankara a grandi dans une famille engagée : son père est un ancien combattant, et à 12 ans, il va assister à la décolonisation de son pays.

Après l’obtention de son baccalauréat, Thomas Sankara va consacrer son temps à la lutte. Il quitte le pays pour aller se former militairement à l’étranger, notamment à Madagascar. Après un coup d’Etat en novembre 1980, le nouveau chef de l’Etat, le colonel Saye Zerbo, lui confie le poste de secrétaire d’Etat à l’Information. Ses idées progressistes lui font claquer la porte du gouvernement un an et demi plus tard. Mais il revient à la faveur d’un autre putsch et est nommé Premier ministre, en janvier 1983. Une sourde lutte pour le pouvoir s’engage alors entre militaires.

 

Thomas Sankara forge sa façon de gouverner, et ne craint pas de fâcher l’ancienne puissance coloniale française. Ses déclarations vont tendre les rapports qui lient la Haute Volta, ancien nom du Burkina Faso, et la France. "Lorsque le peuple se met debout, l’impérialisme tremble, déclare-t-il à cette époque. Il tremble parce qu’ici à Ouagadougou, nous allons l’enterrer".

Pour beaucoup, son arrestation en mai 1983 découle de la colère française. Mais Thomas Sankara resurgira en août : des manifestations populaires soutenues par les partis de gauche et les syndicats contraignent le pouvoir à le libérer. Le 4 août 1983, les militaires "progressistes", accompagnés d’une foule populaire, renverseront le pouvoir.

Thomas Sankara est plébiscité pour occuper la présidence du Conseil National révolutionnaire. Il est âgé de 33 ans. Ce jeune président va symboliser l’Afrique du progrès, de la jeunesse et d’intégrité, à un point où symboliquement, la Haute Volta est rebaptisée Burkina Faso, le "pays des hommes intègres".


Un président "attaché à ses idéaux"

D’allure sportive et élancée, souriant et charmeur, le jeune dirigeant est toujours vêtu d’un treillis, portant à la ceinture un pistolet à crosse de nacre offert par le dirigeant nord-coréen Kim Il-Sung.

Vivant modestement avec sa femme et ses deux fils dans un palais présidentiel délabré, il n’a pour tout bien que sa guitare et une Renault 5 d’occasion, petit véhicule qu’il impose comme voiture de fonction à tous les membres de son gouvernement habitués aux luxueuses berlines.

Ses priorités : dégraissage d’une fonction publique "pléthorique", amélioration de la situation sanitaire, désenclavement des campagnes, éducation, promotion de la femme, politique en faveur des paysans.

Nommée ministre de l’Essor familial et de la Solidarité nationale, la jeune Joséphine Ouédraogo se souvient d’une période riche et exaltante : "J’ai beaucoup appris avec cet homme, son engagement a été extraordinaire, et personnellement j’étais à l’aise avec lui parce que je savais qu’il défendait vraiment les intérêts des populations […] Il disait par exemple : ‘Vous voyez ces femmes qui pédalent à 4 heures du matin avec des légumes qu’elles ont cherché chez les maraîchers, eh bien nous sommes là pour changer les conditions de ces femmes, nous ne sommes pas là pour nous enrichir’. C’était tellement clair, il était vraiment attaché à ses idéaux".

Une main de fer

Sa politique est volontariste, et elle est menée d’une main de fer. La population est surveillée par les Comités de défense de la révolution (CDR) et sanctionnée par les Tribunaux populaires de la révolution (TPR).

Ses relations avec l’ex-puissance coloniale française et plusieurs pays voisins, dont la Côte d’Ivoire de Félix Houphouët Boigny et le Togo de Gnassingbé Eyadéma, sont tendues.


Sankara appelle l’Afrique à ne pas payer sa dette aux pays occidentaux, dénonce devant l’ONU les guerres "impérialistes", l’apartheid, la pauvreté, défend le droit des Palestiniens à l’autodétermination.

La parenthèse sankariste sera de courte durée : le 15 octobre 1987, alors qu’il se rend à un conseil des ministres extraordinaire, il est assassiné lors d’un putsch qui laisse Blaise Compaoré seul au pouvoir. Il n’avait que 37 ans.

"C’était un choc incroyable, se souvient Joséphine Ouédraogo. La jeune ministre de Thomas Sankara est en Suisse, elle est effondrée. Il y avait les informations de 20 heures, j’ai vu que le président Sankara était renversé, ils disaient que Blaise Compaoré avait pris le pouvoir c’était un choc inimaginable et beaucoup de peur… On n’avait aucune nouvelle sur ce qui se passait, on savait que les frontières étaient fermées, que des gens étaient tués… Quand les frontières se sont ouvertes une semaine après, j’ai décidé de rentrer et de rester mais en toute conscience : je me suis dit qu’il vaut mieux ne pas me retrouver exilée où en fuite, mais c’était un bouleversement pour moi ".

"On a assassiné Thomas Sankara parce qu’il dérangeait, déclare à nos confrères de France Info Richard Tiéné, auteur du documentaire "Sankara, l’humain", parce que les gens avaient peur que ses idées se propagent en Afrique et au-delà du continent".

 


Brice Konan